Quelle recette ...!

Publié le par Jardin Vagabond

 

                              "  La soupe aux orties "

 

Lundi 18 mai 20..

 

Matin de mai au jardin vagabond. Une véritable renaissance après cet hiver long et froid. Sous la cépée l'ail des ours est en fleurs et dans les coins les moins fréquentés, l'ortie grignote avec avidité la jachère.

 C'est là que je l'ai rencontré. J'étais affairé à cueillir cette sommité tendre et velue des jeunes orties que je rangeais avec soin dans un sac de papier. - Bonjour ! puis-je vous demander ce que vous faites ?

 La voie était grave mais douce à la fois. Le regard questionnait sans être inquisiteur. Le front était légèrement rayé de trois petites rides sans profondeur et qui questionnaient simplement sans creuser pour autant cette peau hâlée.

 Sur le coup je le pris pour un curiste égaré.

      - Bonjour répondis-je. Tout simplement je cueille ma soupe de ce soir.

      - Ah, la fameuse soupe aux orties !

      - Exact.

      - Pourriez-vous m'en indiquer la recette ?

      - C'est très simple. Primo récupérer un banc de jeunes orties. Deuzio, se munir de gants de jardin. Tertio coupez à trois feuilles du sommet les plus petites orties, celles tout juste nées de trois jours. Quarto rangez soigneusement cette petite moisson dans un sac de papier.

 Lorsque vous les ramenez, ne jamais les laver. Vous vous priveriez de beaucoup de saveur, celle du venin particulièrement dépuratif. Il suffit alors de les cuire à partir d'une eau froide avec, par exemple pour deux personnes trois belles pommes de terre et une pincée de sel. Cuisson vingt minutes, passez au mixer, ajouter deux décis de crème épaisse et ce sera parfait. Elle ne doit jamais être réchauffée.

      - Ah, quelle bonne idée ai-je eu de venir au petit bois ce matin.

 Je vais aller chercher sac et gants et je vais préparer ça pour ce soir. Je reçois mon amie, nous allons pour la première fois, dîner ensemble. Je vous fais la confidence parce que je me doute que nous ne nous reverrons pas de si tôt.

Mon amie est mariée mais vraiment lasse de son homme. Nous nous aimons depuis un mois maintenant. Ce soir son mari doit se rendre à un colloque de pharmaciens et il ne rentrera que demain à midi. Vous imaginez quel bonheur, une nuit entière à pouvoir s'aimer sans craintes, en toute liberté.

      - Alors oui, je comprends et en plus, laissez-moi vous dire que la soupe aux orties, ça vous donne un sacré coup de fouet pour remettre le couvert. Voyez, celles là-bas, dans la petite clairière elles sont à point pour être ramassées.

      - Encore merci cher Monsieur. J'exulte ! Vous venez de me donner une grande bouffée d'assurance, moi qui appréhendais assez mal cette douce perspective d'une nuit avec ma bien aimée Lisa. Elle s'appelle Elisabeth et moi-même je m'appelle Henri, comme son mari.

      - Bonne chance Henri et vivez le intensément cet aujourd'hui. On ne sait jamais ce dont demain sera fait.

 

 Il m'a quitté jovial et souriant.

 

 C'est à cet instant que l'idée de les punir me traversa l'esprit. Il allais revenir dans les prochaines minutes, il fallait faire vite.

 Je me précipitais vers la maison, à deux pas du jardin vagabond et inventoriais les boîtes de poison divers que je possédais : désherbant, débroussaillant, mort aux rats, tue-taupe et autres diarrhéiques. Et pourquoi pas mortelles ? Voilà une pensée qui vous vient soudain à l'esprit... Et pourquoi pas ?

 J'avais là un tube de cyanure qui fera bien l'affaire, deux cuillères à café dissoutes dans un peu d'eau d'un vaporisateur. L'affaire était conclue.

 Je retournais en toute hâte au petit bois, guilleret et chantonnant, il n'était pas encore revenu. Je vaporisais alors les jeunes pousses d'orties que je lui avais conseillé de cueillir.

 Il arriva une demi-heure après. Il était allé, me dit-il, acheter une boîte de gants.

 Mon élixir avait séché sur les feuillages sans laisser la moindre trace. Nous mîmes un quart d'heure à cueillir une soupe pour deux et je le complimentais pour sa bonne mémoire lorsqu'il m'énonça la recette mot pour mot.

 Nous nous sommes séparés comme deux amis.

    - Veux-tu que je t'en réserve un bol pour demain ?

    - Grand Dieu, non ! Une telle soupe se mange en une fois et ne peut être réchauffée, à l'instar du potiron et du cerfeuil qui perdent toutes leurs valeurs si tu les réchauffes.

    - Alors, nous essayerons d'en partager une, une prochaine fois.

    - Pas de refus, Arvi, l'ami !

    - Arvi pas !

 Adieu pensais-je, petite salope.

 Je suis parti pour mon colloque en m'absorbant dans ce qui justifiait mon déplacement.

 A vingt heures, Lisa me confirma son intention de se coucher très tôt. Je compris qu'il ne faudrait pas la réveiller par un coup de fil tardif. Je lui souhaitais une bonne et longue nuit. En disant longue,  je pensais éternelle.

 En fait, je suis le pharmacien qui part au colloque cet après-midi et qui ne reviendra que demain.

 Je me doutais que Lisa trouvait ailleurs les plaisirs qu'elle ne quêtait plus auprès de moi. Voyant l'homme je lui accordais le bénéfice de l'âge et de la beauté. Lisa avait toujours regardé les belles choses avec au fond du regard cette lueur qu'allume le désir de posséder ou de se fondre dans l'objet convoité.

 Mais ce pauvre type, pensais-je, c'est peut-être elle qui l'a déniaisé.

 Il paraissait tellement mal dans ses sabots et quelle préciosité, mon dieu...

 

Journal du mercredi 20 mai 20..

 

Double suicide à Aix les Bains

deux amants se donnent la mort...

 

 Après ça, qui dira que cette soupe n'était pas parfaite ?

 Il est vrai qu'à l'époque le commissaire Féra n'officiait pas encore à Aix.

 

 

 

 

                                Une nouvelle spécialement écrite par Gérard Aimonier-Davat pour le Dauphiné Libéré au mois d'Août

 

 

 

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